L’EMPIRE DE L’EAU

Par Jean-Claude Bajeux

Les jours de “Haïti chérie” semblent bien révolus et bien des refrains du romantisme haïtien, même « Choucoune » font mal à entendre ou à chantonner, après les trois ouragans qui ont frappé le pays, tout le pays. Il semblerait que ce qui est arrivé à Gonaïves, il y a quatre ans, exactement, n’était qu’un avertissement, comme une répétition générale de désastres à suivre. Cette fois-ci, c’est littéralement le ciel qui nous tombait sur la tête aux quatre coins du pays, coupant les routes, emportant des ponts et rendant quasi impossible, pendant des jours, d’aider ceux qui étaient pris par les eaux, les victimes, les prisonniers de l’eau.

Dans les journaux, les radios, les écrans de télévision, ce que nous percevons, c’est beaucoup plus qu’une catastrophe nationale. C’est la catastrophe de la nation. C’est un verdict apocalyptique, concernant les responsables irresponsables, les farceurs pontifiants, les corrompus endurcis, les casseurs, nous tous sans exception. Que répondra-t-on dans trois, quatre ans quand le morne l’Hôpital se sera effondré sur Port-au-Prince ?

Pourtant, l’eau de plus en plus est classée comme une richesse qui se vend cher, qui s’évalue cher et qui a fait la fortune de grandes compagnies mondiales inscrites à la bourse. L’eau, sous toutes ses formes, salée, douce, tiède, glace ou neige est célébrée comme une bénédiction, eau lustrale dans des rites sacrés immémoriaux. Le tiers d’ile que nous occupons, avec plus d’un millier de kilomètres de côtes reçoit, de cette mer, du soleil et du vent, plus d’eau que nous ne pourrions utiliser. Et chacun de nous conserve, idéalisées, le souvenir d’heures de grâce en compagnie de cette amie de toujours, une eau, quelque part, source de bonheur.

Mais aussi, inconscients comme nous avons l’air de l’être, ignorants des secrets de cette mère du monde, l’eau, indifférente, claire ou boueuse, insidieuse ou violente  est capable, nous le voyons, nous l’avons vu, nous le verrons, les larmes aux yeux, de déployer, sur nous, devant nous et tout autour de nous, une puissance de caprice et de destruction, au lieu d’être une source de bien-être. Car pour révéler ses bienfaits, elle demande un traitement spécial, d’être reçue de fa­çon spéciale sinon elle revient au tohu-bohu originel, chaudron de désordre et d’infécondité, faisant éclater de partout les arbres, la terre, les roches, les ponts, les routes et les habitations, en route pour un rendez-vous avec la mer.

La leçon après ces passages cycloniques, tumultueux, de la violence aquatique est claire. Il nous faut répondre à ce message, pour ne pas dire cet ultimatum. Pour que l’eau soit richesse et non malédiction, il nous faut, de la source à la mer, créer les chemins de l’eau et prévoir, entre ces deux points, tous les usages possibles de l’eau pour en tirer le maximum de bénéfices, apprivoisant sa turbulence pour utiliser la variété vitale de ses services. C’est donc tout un pays qu’il nous faut aménager. Pour survivre, nous sommes acculés à accepter le défi faustien de réaliser la séparation de l’eau et de la terre, préparer les circuits qui permettent à l’eau qui tombe de retrouver les chemins de l’eau qui dort. C’est pourquoi dans un pays comme le nôtre, la première filière pour un futur libéré de nos tragédies récentes est la filière de l’eau, elle qui conduit à toutes les transformations qui répondraient aux multiples besoins de l’exister humain. Nous n’avons pas d’autre choix.

Eau qui lave, qui nourrit et alimente la vie, eau qui nettoie, eau qui ruisselle là où l’on veut qu’elle ruisselle et pas ailleurs, eau qui cuisine, l’eau, source d’énergie, l’eau qui s’allie à la terre, l’eau est une invitée qui récompense de mille façons ceux qui savent préparer sa venue. En fait un pays qui marche mal est un pays ou l’eau n’est pas où elle devrait être et ne peut faire ce qu’elle est supposée faire. Cette leçon est primordiale, que ce soit pour les pays plein de montagnes, ou pour les pays plats comme la main. Pour faire exister notre terre, il faut sur tout le parcours, de l’amont à l’aval, avoir dessiné les chemins de l’eau pour les buts précis définis par un projet national. C’est une condition sine qua non de la vie des communautés humaines. Sinon au bout du compte, on se retrouve à brasser les sables du désert ou à barboter dans les boues des marécages. Nous n’avons pas le choix. L’eau et la terre définissent pour de longues années encore le destin national, sa faillite ou sa réussite.

Voici donc que nous sommes le dos au mur, aujourd’hui, contemplant le drame. Les photos, les témoignages nous renvoient à l’image d’un échec collectif qui est bien notre échec. La solidarité à quoi personne ne peut dire non nous mènera-t-elle à de grandes déterminations ? Verrons-nous s’entrouvrir la porte pour qu’une nation se refonde, pour qu’un pays renaisse ? L’eau serait alors la filière primordiale qui ne supporte pas les petits projets, ni les dons qui n’en finissent pas, ni l’indolence calculée d’une bureaucratie, ni les contrats secrets ni les dessous de table. La terre et l’eau seraient le tissu, la matière de ce grand projet national et comme la matrice d’une nation qui surgirait hors de la honte, hors de la misère, hors de mendicité, « hors d’eau ».

Pour cela doivent fonctionner deux autres filières dont il faudra reparler qui, elles aussi, sont nécessairement convoquées, la filière du savoir, des savoir-faire, de la compétence et cette autre, la gestion, l’organisation séquentielle des actions, la volonté de gérer et de faire fonctionner l’entreprise nationale de production et de services..

A ce compte, l’eau, aurait trouvé sa finalité : une terre fertile et un peuple au travail.

Jean-Claude Bajeux - 17 septembre 2008

L'île d'Haïti est, après l'île de Cuba, la plus grande des Antilles. Les Amérindiens Tainos l'appelèrent AYITI terre montagneuse, jusqu'à l'arrivée des Espagnols qui la baptisèrent Hispaniola, petite Espagne, et qui nommèrent sa capitale Santo Domingo. Les Français, lors du traité de Ryswick en 1697, obtinrent de l'Espagne le tiers occidental de l'île qu'ils nommèrent Saint Domingue, en francisant le nom de la capitale d'Hispaniola. Saint Domingue a fait la richesse de la France du XVIIIeme siècle. On a construit Versailles avec le sucre de Saint-Domingue et la sueur des escalves noirs déportés d'Afrique pour relayer les Indiens décimés par la maladie et la servitude. En 1804, Saint-Domingue conquiert son indépendance de la France et redevient Haïti. Cependant l'île restera divisée, en dépit de nombreuses tentatives de réunification : à l'est la République Dominicaine que nous nommons la Dominicanie et, à l'ouest, la République d'Haïti.

Debout devant le portail vert de l'école des bonnes sœurs bretonnes à Port-au-Prince, mon cœur bat fort. Il bat fort quand je suis en rang dans la cour de récréation, au coup de sifflet de la sœur surveillante. Il bat très fort une fois en classe, car je sais que sitôt interrogée j'oublierai la leçon apprise pourtant par cœur la veille. "Il y avait à Saint-Domingue trois classes d'hommes: les esclaves, les affranchis et les colons blancs. Quand les Français de Saint-Domingue voulurent se livrer à la grande culture de la canne à sucre, ils se heurtèrent à un double obstacle: le petit nombre des esclaves indiens, noirs ou des engagés, et plus encore leur maigre rendement. Ils reprirent à leur profit de tirer d'Afrique des Noirs qui s'accommoderaient bien au climat de Saint-Domingue. Ce trafic d'êtres humains appelé Traite des Noirs s'accrût constamment pendant le XVIIIème siècle (siècle de philanthropie pourtant). Les Noirs importés à Saint-Domingue étaient surtout des Congos, des Cangas, des Caplaous, des Haoussas, des Aradas, des Nagos, des Ibos, des Fons et des Moundongues. Enlevés des côtes africaines, ces malheureux étaient jetés dans la cale de bateaux négriers construits exprès pour eux. Entassés dans des chambres trop étroites, mal nourris, mal traités, ils mouraient par milliers pendant la traversée. Pendant la deuxième moitié du XVIIIIème siècle, Saint-Domingue en reçut jusqu'à trente mille par an"


Pendant les vacances, il m'arrivait souvent de m'endormir sur la galerie de notre maison de la Coupe, entre ma mère Erzulie-yeux-chattes et mon père cuisses-d'Hercule.
Je regardais les étoiles et j'oubliais l'enfer de l'école primaire. J'étais au paradis.
Mon paradis avait un ciel, un ravin à la tête de l'eau, la ravine de la ciguave. Simbi, la ciguave, lorsqu'elle chantait, nous glaçait le sang.
C'est dans la ravine que garçons et filles, cousins cousines, nous jouions à la glissade sur une écorce de palmiste, une tâche. Nous nous lançions d'une liane à l'autre en poussant des cris d'homme singe: AOUHHHHHouououh r On était Tarzan,Janc et moi, toujours Cheetah. Nous jouions à lago, à cache-cache-coucou - rouge, à touche-pris, à ti coChon et à soldats marrons.


Soldats marrons!
La chasse à l'homme a commencé
dans la brousse du passé
le carcan de l'angoisse au cou
le souffle court
je cours
les pas ennemis résonnent comme un gong
nègre marron
sitôt pris
sitôt mis au cep
et ton maïs est mûr
on me cherche par ici
je me sauve par là
je me faufile
je m'enfonce dans les bois
et par bonds de fauve
je me lance
claironnant de mon rire clair
jusque dans les rangs des gendarmes, la liberté.


Soldats marrons? On joue comment?
Il Y a deux camps. Les marrons prennent le large comme les esclaves qui jadis l'fuyaient les plantations, se cachaient, marronnaient dans les bois.
Un, deux, trois ! Les soldats s'élancent à leur poursuite tout comme les colons de Saint-Domingue avec leurs chiens et leurs bâtons poursuivant les marrons.
J'adorais jouer le rôle du marron.
A neuf ans je rêvais d'être Toussaint Louverture. Inlassablement j'ouvrais mon histoire d'Haïti, mon Dorsainville, et je lisais qu'il était né esclave en 1743 en haut du Cap Français, sur l'habitation Bréda; petit fils de Gaou Guinée, roi des Aradas du Dahomey, celui que l'on nomme Toussaint, parce qu'il naît le jour de la fête chrétienne de la Toussaint, sera surnommé pendant longtemps Fatras-Bâton.

Extraits de "L'histoire d'Haïti racontée aux enfants"

Présentation de l'île

Etymologiquement, Haïti veut dire : terre montagneuse. La topographie a imprimé ainsi son sceau non seulement sur la détermination du pays mais encore sur beaucoup de ses conditions de vie matérielle. Avec une superficie totale de 27.750 km², la République d'Haïti est couverte par une superficie montagneuse de 21.000 km² d'extension dont la hauteur varie entre 200 et 2.715 mètres. Cette structure montagneuse se caractérise par la dissémination d'innombrables mornes, chaînes de montagnes et de deux grands cordillères. Le sol est rouge, riche en silice et en oxyde de fer. Les plaines et les plateaux, recouverts de terre noire, très riche en calcium, sont fertiles. Haïti jouit d'un climat subtropical modifié par la proximité de la mer et des brises marines.

Ce pays pourrait être un paradis sur terre. Et pourtant, l'inéluctable besoin de combustible pour une population en continuelle augmentation sur un territoire où aucune source de combustible minéral n'a encore été exploitée, a été à l'origine d'une saignée constante et catastrophique des richesses végétales et de la faune mettant en péril l'écosystème. Le problème de l'érosion, dû à la déforestation, a pris une grande importance dans l'économie agraire et son influence est forte sur l'état stationnaire de la production agricole.

Jean-Jacques Dessalines, général en chef des armées haïtiennes, rebelles à la France, conduit ses troupes à la victoire et, le 1er janvier 1804, la république d'Haïti est proclamée. Depuis, chaque matin dans la cour de nos écoles, en hissant notre drapeau bleu et rouge, les enfants chantent l'hymne national, La Dessalinienne.


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